La démocratie contre les pauvres
Les Vulnérables est un ouvrage dense qui nous propose de démonter la nomenclature de la pauvreté apparue à partir des années 80 et 90 dans un mouvement double de psychologisation/individualisation de la question sociale et de guerre contre les pauvres.
Pour Hélène Thomas, tous les territoires de l’action sociale sont coincés dans ce paradigme, la vulnérabilité, qui traverse désormais l’ensemble des politiques publiques et associatives. La pollution conceptuelle touche aussi les sciences sociales.
Sa violente démonstration passe par une histoire des concepts de vulnérabilité et autres adjectifs tels que “fragile”, “faible”, “précaire” ou leurs substantifs (précarité, résilience) appliqués à la pauvreté. Dans la traîne de la désaffection des termes trop marqués par le marxisme et les engagements politiques traditionnels de classe, s’est répandu un vocabulaire venu des sphères de l’expertise internationale et de l’intervention humanitaire qui, tout en euphémisant la réalité, ont une fonction agissante sur elle.
Le livre s’articule autour de trois parties et de trois terrains d’analyse: le cadre sémantique et analytique, les politiques publiques (et par là même associatives) normatives qui émanent de ce cadre, et les effets, une citoyenneté impossible.
La ligne de force de l’ouvrage: ce “gouvernement des vulnérables” ici, dans les démocraties européennes, n’est qu’une importation du traitement “humanitaire” de la pauvreté des autres (l’ex-Tiers Monde) via lesiologie",“helene thomas” institutions internationales et leurs programmes d’aide contraignants. La “démocratie contre les pauvres”, ce sont les outils conceptuels et pratiques du développement humain appliqués à nos sociétés, la gestion humanitaire remplaçant l’État providence.
Elle montre la différence entre une approche qui privilégie l’égalité des chances plutôt que l’égalité des droits, troquant la citoyenneté contre la dignité (elle donne l’exemple du RMI français qui ne touche que les seuls plus de 25 ans, créant un précédent inégalitaire).
C’est par le biais de l’idée de dignité que fut importée la logique humanitaire de la gestion de la pauvreté via l’urgence par rapport à une approche structurelle égalitaire de lutte contre la pauvreté. L’approche par la dignité est selon l’auteure un prolongement d’une logique de mise en dépendance, sous tutelle, et de volonté de contrôle des pauvres.
Et de démonter les ressorts de ce qu’elle nomme la protection (sociale) rapprochée, parmi lesquels la chasse aux chômeurs ou les nouvelles normes de pitié et d’équité universelles. Les organisations internationales technocratiques ne promeuvent que des minimums sociaux là où la lutte sociale contre la domination revendique des droits inaliénables et l’égalité. Elle évoque par exemple le concept de logement décent qui ne retient pas comme fondamental l’accès au chauffage et à l’eau.
Les concepts permettent aux organisations de masquer la réalité : prévoir des plans tapageurs pour les victimes collatérales de la crise financière ou d’un défaut de gestion publique à long terme (Katrina) via des plans de secours masque le fait que les institutions politiques et les gouvernements sont plus prompts à secourir les banques que d’envisager une amélioration structurelle du système social et politico-financier. L’ensemble contribue à l’atomisation de la société. L’aide publique n’est plus un dû pour chaque citoyen mais une concession de générosité dont la gestion est déléguée à des spécialistes.
Elle renforce ensuite son argumentation en montrant la circulation de ces concepts de vulnérabilité jusqu’aux sciences sociales et à la sociologie politique. La digestion de ce management de la pauvreté a permis le glissement de cette vision vers les acteurs des politiques sociales et des militants.
On ne parle plus de sous-prolétariat persistant mais d’extrême pauvreté, d’égalité des chances plutôt que d’égalité des droits. Tout le monde rejoint le démantèlement du système social égalitaire en acceptant qu’il ne soit plus que modeste dans sa défense de tous, et moralisateur auprès de chacun.
Elle aborde ensuite une analyse de ce que les médias ont décrit comme les nouveaux mouvements sociaux: mouvements des sans (chômeurs, sans-papiers, logement), des malades (sida) et prostituées.
La critique est féroce: les militants associatifs sont décrits comme des entrepreneurs des mouvements sociaux. Ils servent de vitrine à la pauvreté. Par leur proximité des sphères du pouvoir, des espaces d’analyse et de critique sociales (politiques et scientifiques), ils masquent la réalité de la pauvreté, en dehors des espaces réservés de mobilisation et de médiatisation, car ils monopolisent le discours.
Pour Hélène Thomas, les véritables pauvres ne sont que les “adjuvants, doublures ou figurants de cette OPA (générale) sur les gueux”. Exposés mais maintenus dans le silence. Elle pourfend ensuite une certaine dramaturgie et mise en scène de la pauvreté dans l’espace public, dans la mobilisation militante médiatique et dans les sciences humaines. Elle aborde enfin la question de l’esthétique de la souffrance, dernier chaînon de l’infantilisation des pauvres.
« Ce qu’on attend de nous, aujourd’hui, c’est que nous nous montrions plus respectueux envers les pauvres et que nous arrêtions de les considérer comme des victimes - car les traiter comme des victimes serait faire preuve de condescendance à leur égard, dénier leur “individualité”. Or, si nous parvenons à nous convaincre que les pauvres ne sont pas des personnes en demande d’argent mais des individus en demande de respect, alors c’est notre attitude à leur égard, et pas leur pauvreté, qui devient le problème à résoudre.
W. Benn Michaëls, Liberté, fraternité… diversité?, Le Monde diplomatique, février 2009.
Hélène Thomas, Les Vulnérables, la démocratie contre les pauvres. Éditions du Croquant, février 2010, 20€
Publié dans ENSEMBLE! / N°70 / FÉVRIER 2011 / WWW.ASBL-CSCE.BE